Il est surprenant comme les termes "subjectif" et "objectif" sont de plus en plus prisés. Le premier projette notre expérience au rang de privilège unique qui nous est du, nous impliquant directement à tout et sans pudeur ; alors que le second justifie une doxa reconnue et indiscutable car valable. Comment pouvons-nous à ce point, souvent inconsciemment, essayer de nous couper du secret de la beauté ? Entre le caprice et la froide distance, à travers quelles brèches sommes-nous parfois touchés en plein cœur ?L’extrémisme du romantisme moderne
Hermann Kasack, écrivain allemand, délivre cette analyse acérée de la musique de l’époque dite Romantique (XIXe siècle) : « Ils [les hommes] se sont laissés envahir de plus en plus par un enthousiasme vide et une fade sentimentalité : un enivrement subjectif, un romantisme de l’âme qui n’a rien à voir avec le son orphique ou avec la magie spirituelle ; un narcotique aussi dangereux qu’un procédé récréatif de bon niveau » (Hermann Kasack, La Ville derrière le Fleuve). Cette phrase met en évidence plusieurs aspects du post-romantisme édulcoré et de ses effets secondaires dévastateurs, toujours plus ancrés dans notre monde, infiltrant même les domaines des Arts. Certains spécialistes essayent aujourd’hui de provoquer des émotions à un auditoire choisi, le plus flagrant cas étant celui de la musique de films à grande diffusion. Il ne s’agit pas de finesse, mais d’efficacité : une scène tragique, et l’on entend aussitôt un orchestre à cordes dans une tonalité mineure, avec une mise en évidence des violons au ton pleureux. Voilà ce qui nous reste, une forme maîtrisée et creuse.
C’est un des nombreux paradoxes de notre ère : nous cautionnons en majorité un système de masse en nous pensant toutefois distincts. S’engage alors la lutte du "moi" pour prouver sa valeur propre et se démarquer. Il est vrai que notre nature unique nous revient de droit, mais l’accueillir comme elle se donne nous est, en réalité, insupportable. Nous préférons prétendre l’assumer fièrement que de faire l’épreuve de tenir notre posture dignement.
Le mythe d’indépendance dont nous sommes empreints est une forme de barbarie, seule une réelle éthique offre la liberté. La dangereuse introspection dans les marécages du soi et l’unicité capricieuse qui en découle n’ont rien à voir avec le fait de répondre à l’appel de la souffrance, de la joie, ou de la solitude. Car en musique il ne s’agit pas d’être, mais de laisser être.
L’écran du divertissement
Le romantisme, entendu comme l’accompagnement fidèle de nos émotions pouvant nous transporter d’une sincère allégresse à la plus aliénante des folies, a été transformé. Soit il apparaît comme un concept démodé, soit il est décrit si parfaitement qu’il devient un outil de manipulation renvoyant notre solide "moi" à ses attentes idylliques. Nous refusons de constater le fiasco, d’être déçus ou en prise à la confusion. Alors que nous étions sur le point de nous avouer ouverts, humains, nous prenons peur et nous nous crispons. L’esprit essaye de s’occuper, de se figer dans un état de léthargie, nous ne pouvons plus rien reconnaître. L’ultime et désespéré recours qui nous est offert pour s’échapper est alors le plus vaste que notre temps puisse offrir : celui du divertissement.
Le philosophe Fabrice Midal parle de l’effet "Disneyland", mirage où tout est parfait et sûr, sécurisé, colmaté jusqu’à l’étouffement total de notre esprit. La Paresse, un des sept péchés capitaux de la Bible, a été orienté dans le sens de la morale, alors qu’en réalité l’ "Acedia" condamnable est plus justement la paresse du cœur. Peut-être qu’un tableau, ou un Finale de symphonie pourrait ébranler tout notre être, créer un mouvement si singulier qu’il serait possible de constater un avant et un après, mais nous ne pouvons être touché si profondément lorsque nous regardons et écoutons au travers du filtre opaque où « tous les hommes sont frères en effet parce qu’assez lâches, assez peu fiers pour se vouloir chacun sortis d’autre chose que d’un même et identique con, d’une similaire conasse, de la même, irremplaçable et désespérante conerie, dont on a vite fait le tour puisque tout le monde est de naissance forcé de penser la même chose sur le plus grand nombre des points » (Antonin Artaud, Œuvres). Il n'y a de place qui si nous osons faire le pas hors de ce "no man's land" vaseux. C'est un mouvement de courage désintéressé, il témoigne simplement de notre désir d'être en contact, sans but, à découvert.
La peur de l’abîme, de notre abîme, celui qui nous revient, atténue les véritables émotions. Celles qui ne s’expliquent pas, qui n’en auront jamais besoin tant que l’espace de s’exprimer leur est offert. En tant qu’être humain, et plus précisément en tant qu’interprète, il est primordial de reconnaître cette magnificence qui ne peut prendre son ampleur que dans la justesse de la solitude.
Fidèle intimité
L’art des poètes à vivre dans cette solitude est tout à fait remarquable. Au-delà du cliché du poète damné - encore une déformation issue des jeux du romantisme -, il se dégage chez ceux qui en ont fait l’expérience une parole saisissante de vérité et d’intensité. Rainer Maria Rilke, dans Le Testament, décrit sa précieuse solitude : « elle doit rester la conscience fondamentale où je puisse toujours revenir, non pas dans l’intention de lui extorquer sur l’instant, tout de suite, tel ou tel gain, non pas dans l’espoir qu’elle me soit fructueuse ; mais involontairement, discrètement, innocemment : comme au lieu qui est le mien ». Il n’y a plus aucun calcul. L’espace déployé est infini, "gratuit" donc inutile en terme de rendement ; et surtout premier. Il est le chez nous vibrant où l’on peut être touché à nu. Cela est sûrement une des tâches les plus difficiles à accepter. Mais que faire à part y répondre ? Il n’est nulle question de se couper catégoriquement du monde, du rapport aux autres et donc de soi ; mais quelqu’un qui choisit volontairement l’isolement crée en réalité une modalité de relation qui lui est juste.
Malgré tous les efforts que nous employons pour l’éviter, la tristesse que nous trouvons dans la solitude est liée à la tendresse, pure, qui est signe de notre dignité. De cette posture, il est possible de toucher l’essentiel. Échapper au picotement indistinct de la sentimentalité pour se laisser toucher dans l’intimité la plus secrète. Ludwig Wittgenstein fait bien cette différence entre brassage vain et véritable rapport lorsqu’il confie : « ce ne sont pas les conversations qui me manquent ; ce que j’aimerais, c’est avoir quelqu’un avec qui, à l’occasion, je pourrais sourire ». Il ne peut y avoir de tromperie ou de déception dans la justesse, seulement un don qu'est le véritable partage. Mais la dimension qu’un tel mouvement demande est si rare que nous n’avons plus confiance, et les mécanismes reprennent volontiers leur place.
Pour ne pas perdre courage et habiter cette voie, il est important de réaliser que la poésie ne sert à rien, ne vise à rien. En cela elle est essentielle, et sauve. On ne peut la manipuler sans en sentir la tricherie. Ce qui est exaspérant dans certaines œuvres contemporaines - y compris la musique moderne que nous trouvons sous les projecteurs - est peut-être justement la recherche d’efficacité, un but déformant la démarche en imposture. Mais tout n’est pas à englober dans une catégorie, il nous faut risquer aller plus avant, le cœur à l’ouvrage. Écouter s’apprend dans l’intimité, au-delà de l’analyse "objective" et de la performance "subjective". Au final, la grâce qui se déploie dans la musique et nous touche est un indicible rapport qui s’offre à chaque instant et que nous nous devons d'écouter, car « être poète n’est pas un métier ou une carrière, encore moins un statut. C’est une façon d’être fidèle à l’incandescence » (Fabrice Midal, Et si de l’amour on ne savait rien ?).
Pour ne pas perdre courage et habiter cette voie, il est important de réaliser que la poésie ne sert à rien, ne vise à rien. En cela elle est essentielle, et sauve. On ne peut la manipuler sans en sentir la tricherie. Ce qui est exaspérant dans certaines œuvres contemporaines - y compris la musique moderne que nous trouvons sous les projecteurs - est peut-être justement la recherche d’efficacité, un but déformant la démarche en imposture. Mais tout n’est pas à englober dans une catégorie, il nous faut risquer aller plus avant, le cœur à l’ouvrage. Écouter s’apprend dans l’intimité, au-delà de l’analyse "objective" et de la performance "subjective". Au final, la grâce qui se déploie dans la musique et nous touche est un indicible rapport qui s’offre à chaque instant et que nous nous devons d'écouter, car « être poète n’est pas un métier ou une carrière, encore moins un statut. C’est une façon d’être fidèle à l’incandescence » (Fabrice Midal, Et si de l’amour on ne savait rien ?).
Florian D'Inca


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire