Les éoliennes ne fonctionnent que si le vent arrive à leur rencontre. L’angle d’activité est unique et ces mécanismes ne sont actionnés que d’après certains paramètres bien spécifiques. Si le souffle vient d’ailleurs, certains deviennent inertes et d’autres prennent le relais. Nous sommes conditionnés de plus en plus dans cette voie ; et si nous essayons de nous décliner de quelques degrés de notre angle, nous nous brisons, devenus trop fragiles agrippés à notre "identité". Seulement ne sommes-nous qu’un seul bloc de formes géométriques à assembler ? Ne sommes-nous pas plutôt des êtres en mouvements, changeants, vivant au gré de nos surprises et de nos expériences ?Efficacité
En musique, la spécialisation est récente. S’il existe aujourd’hui des instrumentistes "purs", cela est dû en partie au génie de musiciens comme Liszt ou Paganini. Excellant tellement dans leur maîtrise, il a fallu aux étudiants se consacrer davantage à la pratique instrumentale, menant à des musiciens plus rigidement attachés à certains aspects de l’exécution, occultant d’autres facettes. A l’époque de Bach, et avant, l’enseignement se tissait entre composition, improvisation et interprétation qui étaient indissociables, appris ensemble, mêlés. Si l’on s’étonne de la facilité, de la candeur, de certaines œuvres de Mozart, cela n’est pas en raison de sa jeunesse, mais plutôt de la portée pédagogique de ces pièces : certaines sonates étaient destinées aux élèves afin qu’ils apprennent dans leur pratique les techniques et procédés musicaux de rigueur (exemple sur ce 3ème mouvement de Sonate composée à l'intention d'une jeune élève). Sur les œuvres de concert qu’il exécutait lui-même, les traits virtuoses ne sont parfois même pas notés sur la partition du soliste, car Mozart connaissait ses capacités au piano, et pouvait se permettre ces envolées. Aujourd’hui ces notes sont précisées, et soumises à un travail différent.
Nous excellons de plus en plus dans nos domaines, mais ce travail se fait parfois au détriment du panorama environnant. Ainsi nous marchons droit, mais avec des œillères, comme si les alentours allaient nous distraire. Le souci est aujourd’hui d’être efficace, entre le vaste brassage et l’obsession mono-thématique, cloisonnant les communications naturelles. Pouvons-nous rencontrer quelqu’un, apercevoir quelque chose de cette manière ? Parce qu’enfin, il faut bien le voir : tout est lié ! Le découpage ne se fait que de manière intellectuelle. Une histoire raconte qu’un étudiant bouddhiste demanda un jour à son maître, avide de savoir : « maître, quand atteindrai-je l’éveil ? » et le maître lui répondit : « lave ton bol ». Dans tous les moments, une brèche peut se dévoiler. C’est parfois en nettoyant notre appartement, ou en marchant au soleil, que nous pouvons trouver la solution à un problème qui nous tenait éveillé la nuit.
Organisation du cœur
Le danger de hiérarchiser les tâches de la vie est donc de reléguer les choses les plus simples et essentielles au rang de corvées. Le poète Rainer Maria Rilke, dans ses Lettres à une amie vénitiennes, disait que « si on se permet d’accomplir à peu près et négligemment la moindre chose qui touche à [la vie], on risque d’employer un jour la même négligence à une chose délicate et essentielle ». Cela est tellement vrai ! Nous devons donc être attentifs à la manière dont nous travaillons l’instrument, évidemment, mais aussi comment nous l’intégrons, le vivons. J’ai déjà entendu certains musiciens qualifier leur instrument de "bout de bois" duquel il faudrait sortir quelque chose de beau. Ce serait comme limiter la respiration à une mécanique inconsciente, point. Respirer est un aller-vers. Si nous portions attention à notre souffle, nous pourrions nous rendre compte parfois plus évidemment que nous sommes… vivants ! Quelle bonne nouvelle, nous l’avions oublié.
Ainsi nous n’avons plus le temps, il nous suffit d’entrer dans un site de rencontre et de renseigner nos critères pour avoir la correspondance mathématiquement parfaite. Nous ne parlons plus d’amour, mais de connaissances. Une personne ? Peut-être, mais avant tout une corrélation de données approchant le pourcentage absolu. Évidemment la société dans laquelle nous vivons nous oriente vers ce mode de vie. Par exemple, nous ne pouvons pas être aussi détendu dans les transports en allant au travail que dans une soirée partageant un repas avec des amis chers. Une expérience révélatrice a d’ailleurs été faite à ce sujet en 2007 dans le métro de Washington : le célèbre violoniste Joshua Bell a donné une performance anonyme, soit 45 minutes de musique. Seulement sept passants se sont arrêtés pour l’écouter, alors que quelques jours auparavant le violoniste jouait à guichets fermés dans une prestigieuse salle où les places s’étaient vendues à quelques centaines de dollars.
En Amérique se sont justement créées des écoles de pratique de l’attention au sens du mot anglais, "mindfullness", traduit par la "pleine conscience". Comment serait-il possible de cultiver une attention ouverte, sans émerveillement béat ou crispation permanente mais bien essayer de répondre au mieux à la situation présente ? Sommes-nous parfois, en plein concert, toujours dans les transports, incapables d’écouter ?
Cloisonnement de l’esprit
Il est vraiment fascinant de voir comme notre esprit, nos humeurs, teintent le monde. De la même manière que porter des lunettes aux verres rouges nous révélerait les couleurs environnantes plus chaudes, nous agissons différemment lorsque nous sommes amoureux, ou en colère. Et nous luttons bien souvent contre ce phénomène, sous prétexte que cela ne nous "ressemble pas", plutôt que de constater que cela est tout à fait appelé sur l’instant ! Pourquoi alors vouloir porter plusieurs casquettes au risque de nous écraser la tête ; pourquoi ne pas tout intégrer sans perdre l’essence propre à chaque chose ? Difficile, mais surtout si nous nous considérons comme un bloc solide, prêt à casser au moindre changement, incapables de nous séparer de certains états que nous croyons définitivement nôtres, comme nous caractérisant. La dépression qui marque notre ère est un fléau provoqué par bien des raisons, mais si elle dure dans les temps c’est parfois parce que la personne s’habitue à son état, et préfère le garder comme un repère solide, et de bâtir dessus. Comment gérer une base aussi peu stable ? Nous ne sommes pas constitués de formes géométriques encastrables, orientés pour vibrer à une seule fréquence. Il s’agit en nous d’une harmonie bien plus riche que cela, un flux vivant qu’il nous faut découvrir à chaque fois fraîchement. Il n’est pas rare de lire un livre d'une tout autre manière la seconde fois, cela prouve bien que nous avons fait du chemin, cela résonne en nous différemment.
A l’écoute de ce qui se donne et de comment réagir, il nous serait alors presque impossible de mal répondre à la situation et donc d’être malheureux. C’est cela, être méchant, étymologiquement être « mal chu », tombé à côté de son cœur. Sans parler de la noble tristesse du cœur, l’abattement et la dépression sont provoqués par une tension trop grande, une dissonance aigue qui nous fissure. Parfois, nous ne sommes même pas à notre affaire, complètement perdus dans une autre voie, mais comme armés d’œillères nous continuons à avancer tout droit, même si le chemin crisse à nos oreilles de manière insupportable. En trouvant son axe, l’appétit fou prend fin, nous pouvons arrêter de nous "déchirer" pour y échapper.
Ce qui nous rend joyeux, dans le sens du mouvement - pas de l’occupation ou de l'éclatement -, voilà ce à quoi il faut répondre (à la manière de Len Lye, dans Color Cry) ! Concentrés sur notre travail, attentifs aux couleurs du contour, aux mouvements de nos épaules portés par le souffle, un infini vivant s’ouvre, il devient possible de nous enrichir de tout afin de servir ce qui nous appelle à chaque fois, neuf. En nous spécialisant dans l’excellence, d’emblée ouverts, nous pouvons répondre à l’appel de Malevitch : « j’ai percé l’abat-jour bleu des limites de la couleur, j’ai pénétré dans le blanc ; à mes côtés, camarades aviateurs, naviguez dans cet espace sans fin ».
Florian D'Inca

