Il est étonnant de constater à quel point il est courant d'opposer l'imaginaire et le réel ; et frappant de réaliser qu'à trop vouloir les séparer, l'essence de leur tout magnifique s'épuise.

Mais l'imaginaire réel, c'est la Musique. L'art. Et en fait, l'être humain dans sa présence et son intégralité la plus pure.

Pourquoi ne savons-nous pas écouter ? Pourquoi forcer au combat pensée et réalité ? Au sens large : pourquoi, au cœur même de la liberté et de la poésie, nous croyons-nous enfermés ?

Les articles de ce blog porteront, de manière ouverte et sous forme de modestes essais de réflexion, sur une approche délibérément personnelle de la Musique, et de notre rapport à cette chimère. Avec l'espoir d'éclairer ainsi certains liens de notre existence.

dimanche 25 décembre 2011

Transmission moderne

Le chef d’orchestre Sergiu Celibidache expliquait à ses étudiants qu’il n’était dur avec eux seulement parce qu’il se sentait la responsabilité de les détacher de la médiocrité ambiante qui les infiltrait malgré eux, et qu’il ne pouvait laisser toucher jusqu’à la Musique (Le jardin de Celibidache, DVD). Comment avancer et transmettre le chemin qui parle de façon moderne, c’est-à-dire actuelle et sincère ?

Traditions
L’exemple le plus frappant peut nous être décrit par le poète Rainer Maria Rilke, qui condamne le Christianisme qu’il considère comme une institution morte. Malgré cela, et il ne faut y voir aucun paradoxe, il y a à travers ses écrits un grand sens du sacré : « quand je dis : Dieu, il y a en moi une immense conviction, jamais apprise ». Il y a alors un rapport à l’infini qui s’ouvre, et appelle avec lui création, invention, et risques. Nous pouvons alors nous passer de ces traditions qui « ont cessé d’être conductrices, branches mortes que n’alimentent plus les racines », angoissants repères pourrissants.
La guitare classique, - comment ne pas en parler - , a une position toute particulière. Là où les pianistes relisent les notes laissées par Liszt et Chopin, ou les violonistes les études composées par Paganini, les guitaristes actuels ne sont issus que de la quatrième voire cinquième génération. Nous n’avons pas trois siècles d’histoire et de technique(s) comme soutien, la guitare est jeune et se doit d’être en mouvement. Nous le devons tous.
Il n’est pas à entendre que tout devrait être balayé négligemment ou avec rage, mais engager la démarche avec la spontanéité d’un enfant, sereine et non impulsive. Il nous est alors possible de servir avec fraîcheur et de manière neuve ce que nous respectons : l’essentiel déjà présent. Ce qui nous est propre, c’est un pays étranger.
Ce en quoi nous croyons de manière indicible vient d’une réelle confiance, est, et reste en nous. Même si nous oublions. Respecter cela, c’est déjà de ne pas salir la pratique ou le professeur pour essayer de masquer notre médiocrité, ou de s’en échapper. Il faut sentir ce qui nous appelle, avoir le courage d’y être fidèle entièrement même si à contre-courant, sinon quelque chose se brise.


Apprendre, comprendre, donner
Il n’est pas rare que des élèves en musique - et dans bien d’autres disciplines - arrêtent leur apprentissage en pleine progression. Lorsque cela arrive, le sentiment d’avoir fait une erreur en tant que professeur me traverse toujours, puisque évidemment impliqué dans la relation et son éventuelle rupture. Cependant il faut remarquer que ceux qui abandonnent  le font simplement : ils n’étaient pas là pour ce que j’avais à donner, et je ne pouvais pas l’être pour essayer de leur enseigner ce qui m’a été transmis, ce sur quoi je tiens. Nous ne pouvions nous croiser, nous rencontrer.
Il ne faut surtout pas imaginer que parce que la Musique nous émeut, le professeur est là pour faire plaisir à ses étudiants. La joie vient du travail, partagé notamment en cours. N’avons-nous pas honte, lorsqu’étudiant engagé nous arrivons sans avoir relu nos notes, pensé le problème, travaillé notre morceau ? Si c’est le cas : bonne nouvelle ! Nous tenons à ce que nous faisons, nous pouvons nous rattraper. Une leçon n’est pas une session de garderie chronométrée, mais bien un espace vivant d’échange. Maître et élève peuvent « être le là, tenir ouvert la dimension où quoi que ce soit peut avoir lieu » (François Fédier).
L’enseignement de la Musique, résistant à une pression politique de plus en plus importante, et négligée car reléguée au rend de loisir superficiel, est un mode de rencontre tout particulier, une chance. Ce qu’il faut entendre d’abord, c’est qu’un bon professeur est intégralement engagé dans son œuvre, car également instrumentiste, pratiquant. Ainsi le temps qu’il n’enseigne pas, il continue d’apprendre, et surtout de comprendre. Malheureusement, de notre ère pressée qui piétine ce qui parle tout en se tordant le cou vers les traditions pendues sans un souffle de vie, nous demandons du savoir, alors que nous devrions appeler à comprendre (David Hume).


Le risque d’oser
Les musiciens ne peuvent se permettre de vivre comme des animaux blessés, rendus paranoïaques et agressifs, réduits à un certain instinct de survie conservateur. Ceux « tout à leur tâche » n’ont pas à expliquer ce qu’ils sont, ou ce qu’ils font. « Je ne veux pas servir de tremplin aux idées des autres et de haut-parleur à des passions qui me sont étrangères », disait la poète Marina Zvétaiéva, au cœur de cette démarche (L’Art à la lumière de la conscience). L’esthétique est une invention contre la beauté ; ce qui fait sens, c’est la provocation sans rien abandonner.
Nous ne sommes pas si limités que nous le croyons, cloîtrés par la peur ou le manque d’honnêteté. Par exemple : appeler les cors, trombones et trompettes le pupitre des "cuivres" ne les désigne que par leur matériau de facture, et les restreint à un certain rôle si nous en restons là. Pierre Schaeffer explique bien que « les ressources d’un instrument dépassent de beaucoup la registration qu’on lui prévoit » (Traité des objets musicaux). . Un "bois" au son doux comme la clarinette peut tout à fait rugir, si l’instrumentiste en possède l’imagination et la technique nécessaires. Notre singularité est l’illimité. C’est le véritable monde que nous propose Benjamin de la Fuente, si l’on veut bien le suivre dans la Longue Marche.
 Il faut oser ne plus être sourd, et apprendre à s’assoir, le dos droit, pour jouer, pratiquer. Ensuite, si nous l’avons en nous, il nous faut partager, enseigner aux élèves la manière de se tenir. Qu'ils puissent comprendre que dès lors qu’ils touchent leur instrument, la Musique, c’est eux. Et qu’ensemble, nous pouvons aller un peu plus loin.

Florian D'Inca