Il est étonnant de constater à quel point il est courant d'opposer l'imaginaire et le réel ; et frappant de réaliser qu'à trop vouloir les séparer, l'essence de leur tout magnifique s'épuise.

Mais l'imaginaire réel, c'est la Musique. L'art. Et en fait, l'être humain dans sa présence et son intégralité la plus pure.

Pourquoi ne savons-nous pas écouter ? Pourquoi forcer au combat pensée et réalité ? Au sens large : pourquoi, au cœur même de la liberté et de la poésie, nous croyons-nous enfermés ?

Les articles de ce blog porteront, de manière ouverte et sous forme de modestes essais de réflexion, sur une approche délibérément personnelle de la Musique, et de notre rapport à cette chimère. Avec l'espoir d'éclairer ainsi certains liens de notre existence.

mardi 12 avril 2011

L’improvisation libre, ou comment être sans repère.



L’anti-confort
Nous sommes habitués à nous créer des habitudes, une routine parsemée de repères remarquables et rassurants. Bien au-delà du fait de se lever tous les matins à la même heure, ou de ranger ses papiers à un endroit précis afin de les retrouver aisément, c’est notre vie entière que nous balisons. Nous nous accommodons aux pires situations parfois, juste parce qu’elles sont à notre portée, ou parce que nous n’avons pas le courage de reconnaître que certaines choses ne nous correspondent plus. Chercher le confort à tout prix, c’est masquer sa peur face à notre existence, nous conduisant parfois au mal-être le plus extrême, à une claustrophobie invisible qui nous étouffe. L’improvisation, c’est se jeter à pieds joints dans l’angoisse du vide.
L‘improvisation libre, appelée "générative" au sein du CNSM de Paris, dans le sens où l'Entendre génère le Faire, s’enseigne et s'exerce en groupe, tous instruments confondus. Cette pratique permet de faire l'expérience de la liberté et de l’écoute, au plus haut point qu’il soit. L’erreur n’existe plus, mais l’immensité de perspectives que cela offre en est étourdissante. On pourrait alors penser qu’il est possible dans ces conditions de faire "n’importe quoi" sans jamais se tromper ; seulement un musicien sérieux, c’est-à-dire se dévouant à son art, ne peut considérer une telle idée. Cela nécessite un certain apprentissage, car, comme le souligne le célèbre sitariste indien Ravi Shankar lors de sa masterclass à la salle Pleyel de Paris en 2008, « pour briser une règle, il faut connaître la règle ».
J'ai récemment travaillé avec des adolescents étudiant en collège dans des classes spécialisées dites à horaires aménagés musique (C.H.A.M). Pour eux, encore peu habitués à la situation d’improvisation et marqués par les bouleversements intenses de toutes leurs références, se retrouver ainsi coupés de repère, totalement libre, est extrêmement angoissant et inconfortable. La poète allemand Rainer Maria Rilke, sans parler de musique, en décrit l'expérience : « quiconque, presque sans préparation ni transition, serait transporté de sa chambre au sommet d’une haute montagne éprouverait une semblable sensation : une insécurité sans pareille à se sentir livré à l’inexprimé risquerait de l’anéantir » (Rainer Maria Rilke, Lettres à jeune poète, éditions Grasset).
On ne peut, dans le cadre de l’enseignement de la musique tel que nous le connaissons en Occident, choquer à ce point. Il faut alors créer un espace de liberté, sans s’abandonner délibérément dans le "n’importe quoi" qui est en réalité un angoissant repère auquel on se raccroche. Y entrer requiert un courage presque chevaleresque, car la Musique fait appel à notre être tout entier. Elle nous demande, et la seule juste réponse est de se donner. Le travail d'improvisateur est de tenir l’inconnu, de préserver le secret ; il  apparaît  alors que « le courage qui nous est nécessaire repose sur un sens de confiance inaltérable » (Fabrice Midal, Risquer la liberté, éd. Seuil)


La confiance, l’existence pure
Le philosophe Fabrice Midal souligne, dans son livre Risquer la liberté, la richesse que recèlent les détails auxquels nous prêtons peu d'importance - ou l’oreille ! - : « pour retrouver confiance, l’importance est de porter, tout au contraire, notre attention sur la manière dont nous vivons. Ne rien considérer comme profane, bassement matériel, mais vivre dans le jour de la poésie ». Car la vraie poésie ne se limite pas dans le fait d’agencer savamment les mots en rimes, mais touche au réel, dans la musique comme dans notre vie quotidienne, pour peu qu’on fasse l’effort d’être attentif. Exister en admirant tous « brefs moments d’étonnements » semblables à des points surgissant soudainement et ouvrant notre écoute au monde, à la manière des haïkus, ces courts poèmes japonais.
Les habitudes comme pis-aller dévoilent leur fadeur, et le confort apparait comme moyen de ne pas être. Ne pas exister par soi, mais par automatismes, en occupant notre esprit paresseusement. Herman Hesse dévoile son angoisse face au mécanisme des préjugés qui entachent son écoute : « je ne connais pas la musique qui m’attend aujourd’hui et mon esprit est plein d’appréhensions, de suppositions et de souhaits sur ce que cela devra être, de plaisir anticipé et de certitude que cela ne peut manquer d’être très beau » (Musique, éd. José Corti). Quelle angoisse lorsque la liberté s’offre à nous, lorsque nous pouvons répondre de nos actes, lorsque chaque note prononcée offre un espace infiniment plus grand où se perdre à nouveau ! Mais cette aventure, c’est être. Avant même toute conceptualisation. Être en situation d’improvisation, accepter sans y penser son passé et son expérience d’instrumentiste, ses capacités techniques, ses goûts, et tout mettre œuvre pour agir et réagir de la manière la plus juste à la situation présente.
Il n’y a pas de "bonne" ou de "mauvaise" session d’improvisation. Cela serait porter un jugement déplacé à un moment qui s’est donné, vouloir se raccrocher à un schéma vécu ou intellectuellement conceptualisé. Ce qui est se présente simplement, existe et meurt dans le même temps. C’est un moment de pure présence, car « être poète n’est pas un métier ou une carrière, encore moins un statut. C’est une façon d’être fidèle à l’incandescence » (Fabrice Midal, Et si de l'amour on ne savait rien ?, éd. Albin Michel). Il n’y a pas de sens caché, ou de détour : tout était déjà là, il nous a juste été donné de l’apercevoir dans un moment de brèche. Totalement nus, chaque son, chaque note, chaque bruit a une place qui lui est propre, dans le même temps création et disparition. Une présence instantanément évidente.


L’écoute comme rapport juste
La situation d’improvisation initie à cette présence libérée, et offre une véritable occasion de créer des ponts, de se rencontrer, d’entrer en rapport. L’histoire raconte que le chevalier Lancelot, afin de délivrer la princesse Guenièvre retenue captive par le perfide Méléagant, n’eut d’autre choix que de traverser un pont qui menait au château : le Pont de l’Épée, aux tranchants mortellement aiguisés, gardé par deux lions enchantés. Aller à la rencontre de l’autre, soit avoir le courage de traverser le pont, est effrayante. C’est une souillure de prétendre à la facilité d’un rapport sans pont. Accepter qu’il y a pont, c’est en reconnaître la valeur. Rencontrer quelqu’un, c’est rencontrer un monde.
Il est très surprenant de remarquer comme en Musique chacun s’accorde aux autres, dans des tonalités totalement différentes ou, au contraire, en parfaite harmonie. Une simple idée proposée (un rythme, une matière, une impulsion, …) peut entraîner tout le groupe, et susciter de toutes nouvelles réactions musicales. L’improvisateur est libre d’aller dans le sens de l’improvisation, contre, voire de s’en détacher volontairement. Se faisant dans l’écoute la plus juste, chaque choix personnel témoigne d’un grand respect, bien au-delà de la politesse convenue. Ainsi, un groupe d’improvisateur travaillant ensemble peut faire confiance à la spontanéité juste des phénomènes par la non-pensée, c’est-à-dire en écoutant attentivement, et toucher l’illimité. Bien sûr, nous sommes toujours influencés par les idées qui tournoient, en nous ou autour, ou par l’instrument lui-même. Cependant de toutes mes années d’improvisation, en tant qu’étudiant et lors des représentations, je peux affirmer que jamais aucune improvisation ne s’est répétée à l‘identique.
Il suffit d’avoir de l’imagination, le goût de la découverte, et lorsque la situation semble bloquée, oser faire quelque chose de fou. C’est cela, répondre à l’appel. C’est cela, improviser. Comme le dit Hadrien France-Lanord dans son livre S’ouvrir en l’amitié, « la mobilité du phénomène d’être exige une mobilité de la pensée elle-même ». Car il ne s’agit pas de créer une illusion ou de répondre à une attente convenue et édulcorée, un groupe d’improvisateurs en pleine performance ne cherche à plaire à personne, simplement de découvrir, à nouveau, le monde sonore qui les entoure. Ce sont les points qui permettent de tracer un trait. Ne perdons pas cette chance.

Florian D'Inca

3 commentaires:

  1. Bonsoir et merci pour cet article. C'est totalement encourageant de savoir qu'il existe les gens comme vous. Moi aussi guitariste, prof de conservatoire, et improvisateur..... en train de travailler pour préparer mon premier concert vraiment improvisé librement. Comment je peut avoir votre contact privé?

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  2. ...correction de mon commentaire.......remplacez totalement par tellement... merci

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  3. Bonjour,

    Excusez le délai : j'ai n'ai reçu aucune notification ! Merci beaucoup pour votre message. N'hésitez pas à me joindre à cette adresse : florian.dinca@live.fr

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